Attention à une industrialisation bâclée du continent !

La prise en compte des impératifs de développement durable et l’apparition de technologies moins polluantes menace d’une certaine façons les pays africains gros exportateurs de matières premières. Un changement de paradigme qui pourrait déboucher sur une mauvaise industrialisation du continent

La prise en compte des impératifs de développement durable et l’apparition de technologies moins polluantes menace d’une certaine façons les pays africains gros exportateurs de matières premières. Un changement de paradigme qui pourrait déboucher sur une mauvaise industrialisation du continent (Crédits : © Ina Fassbender / Reuters)

La prise en compte des impératifs de développement durable par les pays industrialisés et l’apparition soutenue de produits palliatifs représente à la fois une opportunité et une menace pour les pays africains. L’apparition de nouvelles technologies pourrait aider les pays africains à réduire les coûts finaux d’exploitation et à économiser des ressources peu abondantes. La mise en œuvre de ces technologies en Afrique permettra également aux États de tirer un enseignement des erreurs commises par des pays développés. Il n’empêche que cette dynamique pourrait entraîner une baisse des exportations de matières premières (pétrole, minerais, bois…) dont dépendent largement les économies d’un grand nombre de pays africains, au risque d’entamer une industrialisation mal encadrée et potentiellement polluante.

Les nouvelles technologies et leur intégration progressive dans les mécanismes économico-financiers représentent actuellementl’un des principaux ressorts de la croissance. Bien que l’intégration numérique devrait permettre de freiner l’exploitation de ressources rares, une utilisation abusive de ces nouvelles technologies comporte aussi des risques, dont notamment l’apparition de nouvelles formes de pollution. En attendant et conformément au rapport Brundtland (rédigé par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement), « les industries qui puisent le plus de ressources naturelles et qui sont par ricochet les plus polluantes, sont celles qui progressent le plus dans les pays en développement, là précisément où la croissance est une nécessité urgente et où les moyens de limiter les effets nuisibles de la croissance sont les plus faibles ».

 

Selon cette étude, le monde fabrique aujourd’hui sept fois plus de produits qu’il n’en fabriquait en 1950. L’expérience acquise dans les pays industrialisés a démontré que les mesures techniques prises pour lutter contre la pollution ont été d’un bon rapport coût-efficacité, compte tenu des dommages à la santé, aux biens fonciers et à l’environnement qu’elles ont permis d’éviter. S’y ajoutent les économies d’échelles que représente la réutilisation des eaux usées et les déchets dans les process industriels. L’adoption de ces mesures a par ailleurs augmenté le profit de nombreuses industries, puisque celles-ci ont su mieux utiliser les ressources. «Alors que la croissance économique s’est poursuivie, la consommation de matières premières s’est stabilisée ou a même diminué et de nouvelles technologies assurent de meilleurs rendements», précise le rapport Brundtland.

 

Il n’empêche que les pays africains désireux de rattraper leur retard économique risquent d’entamer une industrialisation mal adaptée. La probabilité que ce scénario à risque se réalise reste élevée, tant que ces pays en voie de développement ne bénéficient pas de soutien de la part des pays industrialisés, leur permettant de faire le meilleur usage possible de la technologie. « Les grandes firmes multinationales ont une responsabilité particulière vis-à-vis des pays où elles opèrent et qu’elles doivent aider dans le processus d’industrialisation », soutiennent les rédacteurs du rapport Brundtland.

 

Adapter le développement durable aux impératifs africains

Bien que les nouvelles technologies soient appelées à assurer une meilleure productivité, conjuguée à des rendements plus élevés, tout en se montrant moins polluantes, ces dernières comportent des risques, dus à de nouveaux agents et résidus chimiques toxiques, lesquels peuvent être la cause d’accidents très graves. Cette menace  pousse les organismes internationaux à réfléchir à la mise en place de mécanismes de contrôle de plus en plus stricts sur l’exportation des produits chimiques utilisés dans l’industrie et l’agriculture. Ce contrôle devra également englober les décharges de déchets dangereux.

 

L’agriculture sédentaire, le détournement des cours d’eau, l’extraction minière, l’émission de chaleur et de gaz toxiques dans l’atmosphère, l’exploitation commerciale des forêts… sont autant d’exemples d’activités de développement polluantes. Ce sont des secteurs stratégiques dont dépendent un grand nombre d’écosystèmes.

 

Afrique Créative

 

Pour les industries forestières, le déboisement peut être toléré, tant que les process utilisés tiennent en compte de ces effets sur l’érosion du sol. De manière générale, les ressources renouvelables telles les forêts ou les bancs de poissons peuvent ne pas s’épuiser, à condition que le rythme de prélèvement ne dépasse pas la capacité de régénération et d’accroissement naturel. Cela nécessite des Etats forts, capables d’imposer aux acteurs industriels un seuil maximum d’exploitation. Du côté des ressources non renouvelables comme les combustibles fossiles et les minerais, en plus d’une régulation de l’exploitation combinée à une surveillance du rythme d’épuisement, les exploitants des réserves pétrolières et minières sont condamnés à recourir à des méthodes de recyclage et d’économie, en attendant d’identifier des substituts.

 

Les entreprises spécialisées dans l’industrie alimentaire, la sidérurgie, les métaux non ferreux, l’automobile, la pâte à papier et le papier, l’industrie chimique et dans la production d’énergie électrique (qui sont toutes de grands pollueurs) ont assumé une large part de l’investissement total consacré à la lutte anti-pollution dans l’industrie en général. Ces coûts ont fortement incité nombre de ces entreprises à élaborer une large gamme de nouveaux procédés, ainsi que des produits et des techniques plus propres et plus efficaces. En fait, quelques entreprises qui, il y a une dizaine d’années, avaient créé des équipes chargées de rechercher et de développer des technologies innovantes, répondant aux nouvelles normes écologiques, sont aujourd’hui les plus compétitives dans leurs domaines respectifs sur le plan national et international.

 

Dans plusieurs pays industrialisés, la lutte anti-pollution est devenue par elle-même une activité industrielle florissante. Des industries hautement polluantes telles que la sidérurgie, la métallurgie non ferreuse, l’industrie chimique et l’industrie énergétique ont souvent été les premières à s’engager dans les domaines du matériel anti-pollution, des techniques de désintoxification et d’élimination des déchets, des instruments de mesure et des systèmes de surveillance automatique. Ces industries sont non seulement devenues plus efficaces et plus compétitives, mais nombre d’entre elles ont également trouvé de nouveaux débouchés en matière d’investissement, de vente et d’exportation. On peut s’attendre, pour l’avenir, à un élargissement du marché pour les services, le matériel et les systèmes de lutte contre la pollution dans pratiquement tous les pays industrialisés, y compris les PNI. Des pays plus petits, mais riches en ressources, s’efforcent de créer des industries de transformation orientées vers l’exportation. Plusieurs pays (Égypte, Tunisie, Maroc…) ont en partie fondé leur développement industriel sur des industries exportatrices de vêtements, de biens de consommation électroniques et de petite mécanique. Toutefois, dans beaucoup de pays, le développement industriel n’atteint qu’un petit nombre de secteurs produisant des biens de consommation, qui alimentent des marchés intérieurs exigus.

 

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Cette orientation implique également une baisse des besoins en ressources et énergies des pays industrialisés. Ce scénario pourrait entraîner une baisse de l’attractivité des produits et minerais des pays en développement. Dans ce cas, la solution passerait par un redéploiement de la production de produits agricoles, de biens manufacturés et de certains services vers le marché intérieur. En clair, la logique même du développement durable passe par une stimulation interne de la croissance du tiers monde. Il n’empêche que de nombreux pays africains demeurent largement tributaires de leurs exportations de minéris et autres produits de base, principalement sous forme de minérais bruts ou semi-transformés. Dans le cas de plusieurs minérais de première importance, tels que l’aluminium, le cobalt, l’uranium ou le nickel, un petit nombre de sociétés transnationales contrôlent l’industrie dans sa totalité, depuis l’extraction jusqu’à la transformation finale. Rares sont les pays ayant réussi à valoriser la part des produits affinés dans leurs exportations.

 

Mettre au pas les multinationales

D’ailleurs, selon l’ONUDI, pour que la consommation d’articles manufacturés dans les pays en développement atteigne les niveaux actuellement enregistrés dans les pays industrialisés, il faudrait que la production industrielle mondiale soit multipliée par 2. Compte tenu de l’accroissement escompté de la population, on peut s’attendre à ce que la production industrielle augmente de cinq à dix fois. Une croissance de cette ampleur aura de sérieuses conséquences pour l’avenir des écosystèmes de la planète et de son patrimoine de ressources naturelles. En d’autres mots, mettre en place un développement industriel durable à long terme, implique un changement radical du point de vue qualitatif, particulièrement dans les pays industrialisés. L’implémentation de la durabilité devra se traduire par l’encouragement d’industries «efficaces» en matière d’utilisation de ressources et engendrant moins d’émissions à effets de serre et de déchets. Pour y arriver, l’action volontariste des multinationales reste déterminante, dans la mesure où les pays en développement se tournent de plus en plus vers le capital-actions étranger. Il n’empêche que ce scénario reste tributaire d’un renforcement des capacités de négociations de ces États, de manière à obtenir des clauses garantissant la protection de leur environnement.

 

«I l faut une reprise dans les pays en développement, car c’est précisément dans ces pays-là que les relations entre croissance économique, atténuation de la misère et environnement opèrent le plus directement. Et pourtant, les pays en développement s’inscrivent dans une économie mondiale interdépendante. Leurs perspectives dépendent bel et bien du niveau et de la structure de la croissance dans les pays industrialisés », rappellent les rédacteurs du rapport Burndtland.  En effet, les perspectives de croissances moyennes des pays africains sont estimées entre 3 et 4% par an, selon les institutions financières internationales. Un taux de croissance de cet ordre serait supportable pour l’environnement, à condition que les pays industrialisés continuent l’évolution amorcée vers des activités à consommation réduite de matières premières et d’énergie. Tout le pari pour les pays africains reste d’importer, puis de mettre à profit les améliorations en matière de gestion de ressources et de l’environnement réalisées dans les nations industrialisées, ce qui leur permettrait de procéder à de coûteuses opérations de dépollution. Ces technologies peuvent aussi les aider à réduire les coûts finaux et économiser des ressources de moins en moins abondantes

Amine Ater    – La Tribune –