Anatomie de l’option militaire contre Yaya Jammeh (Par Babacar Justin Ndiaye)

A la vitesse où évoluent et dérapent les évènements, à Banjul, l’action militaire est graduellement plausible, possible, et envisagée. Sans être automatique. Si une feuille de route est transmise aux Généraux, les articulations stratégiques, les contours tactiques, les implications politiques et les paramètres géopolitiques d’une intervention doivent être inventoriés, à temps et avec exactitude. Ici, il ne s’agit point de mettre en parallèle les capacités opérationnelles et les puissances de feu des armées respectives de la Gambie et du Sénégal. Il est plutôt question de mettre en lumière l’efficience, la doctrine, les modalités (difficultés incluses) et les perspectives ou les lendemains d’une opération militaire, en prolongement de l’activité diplomatique. « La guerre étant la continuation de la politique par d’autres moyens » (Clausewitz et Mao dixit), il va sans dire que toute erreur dans un de ces deux domaines (politique ou militaire) se paie très cher.

Dans cette optique, il est de loin préférable que l’armée sénégalaise bouge sous l’égide de la CEDEAO, c’est-à-dire, sous la bannière communautaire et non sous le drapeau national. Un corps expéditionnaire ouest-africain ayant pour locomotive l’armée sénégalaise, est mieux indiqué, pour des raisons multiples : technique, politique et psychologique etc. Car, la Gambie de 1981 et celle de 2016, ne présentent pas la même physionomie. L’opération « Fodé Kaba 2 » avait été ordonnée par le Président Abdou Diouf dans un contexte opérationnellement très favorable. Le gouvernement du Président Daouda Diawara était à terre, tandis que le régime du putschiste Kukoye Samba Sanha était en gestation. L’Etat-major sénégalais profita ou bénéficia du vide et du flottement, pour mettre le paquet sur un théâtre d’opérations dépourvu de force ennemie réellement organisée (la Field Force ou Garde territoriale étant sans chaine de commandement) et la poignée de rebelles – détenteurs éphémères du pouvoir – ne faisaient pas le poids. Toutefois, des poches de résistance désordonnées mais revigorées par une sénégalophobie fouettée, infligèrent des pertes relativement élevées à l’armée sénégalaise.

En cette fin d’année 2016, le CEMGA Cheikh Guèye et le CEMAT François Ndiaye –l’Armée de terre étant le fer de lance du système de défense du Sénégal – ne sont pas logés à la même et avantageuse enseigne que leurs devanciers Idrissa Fall, Coumba Diouf Niang et autre Colonel Abel Ngom. A Banjul, c’est un chef d’Etat, en place et non en exil forcé, qui attend les Jambars, à la tête d’un Comité d’accueil constitué par une armée régulière fortement gonflée en effectifs, depuis 1994, et lourdement renforcée en armements divers. Pire, il s’agit d’un dictateur – plus jeune et moins chanceux que le burkinabé Blaise Compaoré hébergé et naturalisé par Ouattara – qui, par conséquent, joue son va-tout. Yaya Jammeh préfère la mort, en territoire gambien, à la vie vide et morne dans une cellule enveloppée de grisaille, au Pays-Bas. Bref, ce ne sera pas une promenade de santé. L’Histoire, y compris l’histoire militaire, bégaie mais ne se répète pas.

Sur le versant politique d’une opération unilatérale (sans la CEDEAO), le coût serait difficilement supportable pour les dirigeants sénégalais. En tant que tyran, Yaya Jammeh peut encaisser la mort d’une centaine de soldats gambiens, de mercenaires sierra-léonais et de rebelles casamançais, et en amortir les répercussions nationales et familiales. En revanche, le Président Macky Sall qui ordonnerait l’assaut contre des positions déjà fortifiées, aurait du mal à survivre politiquement à des statistiques macabres frôlant la centaine de soldats morts et davantage de blessés. Du reste, l’inévitable enlisement militaire – l’armée sénégalaise ne peut pas contrôler une capitale de 400.000 habitants et un pays d’un million et demi de citoyens, sans dégarnir la Casamance ni rappeler ses troupes en OPEX à la Minusma, à la Minusca et à la Monusco – mettra les Finances publiques sous une brutale tension et, par ricochet, entrainera un dérèglement du calendrier républicain, chez nous.

Dans le cas de figure d’une campagne militaire prolongée en Gambie, les législatives de 2017 seront reculées pour des raisons liées au climat sécuritaire national, sous-régional et au fardeau financier né de l’effort de guerre. En effet, lorsque les Barbares sont aux portes de Rome, on arrête les querelles byzantines. Remplacez : querelles byzantines  par joutes électorales… ! La démocratie est un pot de terre, la dictature est un pot de fer. Yaya Jammeh n’a ni société civile agressive ni presse libre, encore de freins confrériques et/ou de soupapes maraboutiques. En tant que maitre, en sursis de la Gambie, il peut aller plus loin que Macky Sall – en quête d’un second mandat – sur le chemin empierré de la guerre. De façon générale, une guerre prolongée est la parfaite machine à hâter le coma des institutions et à promouvoir la déstabilisation des nations jeunes, comme les nôtres.

Placées sous l’égide de la CEDEAO, les hostilités ne seront guère faciles, en dépit de la première manche brillamment gagnée par la diplomatie du Sénégal. Les Etats contributeurs de troupes ne se bousculeront pas au portillon, pour accompagner l’armée sénégalaise sur la route de Banjul. Le potentiel militaire du Niger est immobilisé à Diffa, face à Bokko Haram, et le long de la frontière avec le Nord-Mali qui grouille de djihadistes. Le Burkina est secoué et paralysé par les complots à répétition des inconditionnels de Blaise Compaoré au sein de l’armée ou en désertion. D’ailleurs, Ouagadougou est entrain de ramener au bercail, ses troupes déployées au Mali et au Darfour. Le Mali qui est incapable de sécuriser la région de Mopti, n’ira pas se battre à Birkama. Du coup, aucun des trois pays membres, à la fois, du G5 Sahel et de la CEDEAO, ne répondra présent à l’appel.

Continuons le pointage : la Guinée-Bissau alterne les crises aigues et les convalescences convulsives. Au Togo, le mode d’accession au pouvoir de Faure Gnassingbé, est si dynastique et tribal que son armée – petite mais efficace – trouve difficilement une place crédible dans une coalition militaire chargée de restaurer la démocratie sur le continent. Le Bénin est déjà engagé sur les berges du Lac Tchad, aux côtés des forces armées nigériennes. La Guinée-Conakry a une posture, jusque-là, énigmatique vis-à-vis de la Gambie. La Sierra-Léone et le Libéria sont militairement mal lotis. La Côte d’Ivoire restructure son outil de défense. Le Ghana qui a un Président élu et un Président sortant, est dans une situation où les hautes décisions de pleine  souveraineté (envoi de troupes au combat et à l’Etranger) sont forcément tributaires de la date d’investiture. Seul, le Nigéria aux effectifs démesurés, peut dépêcher 3000 militaires à pré-positionner sur le sol ou dans les eaux territoriales du Sénégal. Des soldats à la valeur opérationnelle vraiment douteuse, selon leur légendaire et persistante réputation.

Reste, maintenant, la doctrine d’intervention qui conditionne le moral des troupes et, par extension, celui des populations, c’est-à-dire, de toute la nation entrée en conflit. Relisons ensemble le stratège prussien Clausewitz : « Le gouvernement fixe les objectifs, l’armée se bat et les populations s’enthousiasment ». Quels sont les objectifs du gouvernement sénégalais en Gambie ? Ces objectifs-là sont-ils constitutifs d’un moral d’acier pour les Jambars ? La Gambie est-elle une source jaillissante de ferveur patriotique pour des soldats étrangers ? Le gouvernement du Sénégal a déclaré, par une voix ministérielle, que ce qui se passe en Gambie est « inacceptable » et met péril les « intérêts vitaux » du Sénégal. Traduites en ordres du jour ou en objectifs militaires, ces phrases signifient : « Dégagez Yaya et installez Barrow ». Fermez le ban ! L’armée disciplinée et républicaine du Sénégal obéit et obéira toujours. Quant à l’opinion publique, elle est lunatique en temps de guerre. Autrement dit, son enthousiasme, son désenchantement, sa déprime et sa colère sont liés aux nouvelles (bonnes ou mauvaises) qui arrivent du champ de bataille. Moralité : la thèse officielle qui sous-tend l’action militaire – souvent aléatoire – doit être normalement en béton… armé. Car un militaire se bat avec son âme et son sang. Et non avec ses blindés, exclusivement. Autrement dit, il a besoin de motifs valables et galvanisants pour aller au casse-pipe.

Certes, les intérêts vitaux du Sénégal sont un argument de taille. Cependant, les explications et les justifications tous azimuts (communiqués officiels, débats dans les médias et autres avis d’experts) ne tarissent pas le puits…de questions. La vocation et la mission de l’armée sénégalaise sont-elles de faire la Police de la démocratie dans la sous-région ? Si oui, demain, il faudra débarquer en Mauritanie, immense pays de 1 081 OOO km2, pour y défendre  la démocratie et, surtout, nos intérêts vitaux que sont les millions de m3 de gaz lovés dans un gisement limitrophe des deux pays. Par ailleurs, des trésors de pédagogie et des stocks de recettes d’ordre psychologique sont à déployer ou à expérimenter, pour rassurer les Gambiens (majorité comme opposition) habités par la hantise d’une annexion ou d’un protectorat aux couleurs confédérales voire fédérales. Voler au secours de la démocratie gambienne en péril, sans être suspecté de visées sombres (vassalisation) et de soif de pont à construire sur le fleuve Gambie. Telle est la quadrature du cercle qui dépasse largement le cadre d’une opération militaire.

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