Algérie : l’heure du changement a-t-elle vraiment sonné ?

REPORTAGE. L’Algérie a décidé de mettre le cap sur l’Afrique. Avant de se (re)lancer, le pays a besoin de se restructurer économiquement. Pas évident.

Hôtel Sofitel d’Alger. Le hall d’accueil de l’hôtel 5*, l’un des rares que compte la capitale algérienne, est bondé. On y parle français, anglais, arabe, chinois… Un cosmopolitisme qui rompt avec l’image habituelle de l’Algérie, à savoir celle d’un pays fermé, hostile aux investissements étrangers, complexe, instable… Pourtant, l’Algérie connaît aujourd’hui un regain d’intérêt en dépit de la crise pétrolière. « Quand on regarde les indicateurs, on perçoit un léger fléchissement, ce qui est lié à l’activité de la pétrochimie. Malgré tout, ce n’est pas tout à fait la crise », juge Jérôme Rotrou, directeur d’exploitation du Sofitel d’Alger. « En ce qui nous concerne, le taux d’occupation reste stable. L’impact sur le segment pétrochimie a été compensé par d’autres activités qui se développent, l’activité pharmaceutique, bancaire, et les télécoms notamment », poursuit-il. Une tendance confirmée par les statistiques officielles.

Une économie en résilience, malgré l’adversité de la crise des hydrocarbures

Si la baisse des cours du pétrole sur les marchés mondiaux n’a pas été sans impact, l’économie algérienne révèle toutefois une certaine résilience. « Le PIB algérien se situait à environ 16 700 milliards dinars algériens (DA) (plus de 152 milliards de dollars) en 2015, et poursuivra sa croissance pour atteindre 17 677 milliards DA (plus de 160 milliards de dollars) à fin 2016, puis 22 000 milliards DA (200 milliards de dollars) en 2019, car il y a un renforcement de la production nationale, notamment dans le secteur industriel », a ainsi assuré récemment Abdelmalek Sellal, le chef du gouvernement. Chiffres à l’appui : « un taux de croissance estimé à 3,5 % en 2016, 3,9 % en 2017 », une inflation « stable », entre 4 et 5 %, et « des réserves de change qui ne baisseront pas sous le seuil des 100 milliards de dollars jusqu’en 2019 ».

En attendant, le pays reste plus que jamais engagé dans un processus de diversification, indispensable pour sortir d’une économie rentière trop dépendante des chocs exogènes. À titre d’exemple, avec un milliard de dollars par an de facture, l’Algérie est le premier importateur de produits laitiers du Maghreb. Même si, plaide le président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, « l’Algérie a changé » et construit les bases d’une économie « prospère ». Déjà ont été prises « des mesures de rationalisation de la dépense, de maîtrise du commerce extérieur, de réduction des importations, avec la poursuite des efforts de l’État dans le domaine social et les secteurs névralgiques ». De même, un nouveau Code des investissements, jugé « plus attractif » a été adopté cet été, et de nouvelles réformes en faveur de l’amélioration du climat des affaires sont annoncées.

Des signes de confiance ici et là

Signe de cette nouvelle ère, plus de vingt ans après sa fermeture, Air France a officiellement inauguré le 25 septembre la réouverture de la ligne Paris-Oran tandis qu’Air Algérie a annoncé l’acquisition d’une quarantaine d’avions, d’ici à 2025, pour renforcer ses lignes long-courriers. L’Algérie intéresse plus que jamais les investisseurs internationaux. Dans les secteurs de l’agro-business, de l’énergie renouvelable ou des infrastructures. Dans le domaine des services également, l’activité se développe, dans les télécoms notamment, où la 4G vient d’être lancée. Il s’agit là d’un secteur qui attire de nombreux jeunes entrepreneurs qui ont, pour certains, bénéficié de l’accompagnement de l’Ansej (Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes). Une manière de lutter contre le chômage des jeunes, l’un des principaux défis de l’Algérie. En tout cas, il y a une ferme volonté d’améliorer le climat des affaires et de sortir de l’éternelle dépendance aux hydrocarbures.

Un besoin de signaux forts de changement

Reste à savoir si, au-delà des discours et de la volonté politique affichée, le changement est perceptible.

« Pas vraiment », estime le dirigeant d’un cabinet de conseil qui accompagne les investisseurs étrangers dans le pays, également membre du Forum des chefs d’entreprise (FCE), patronat local qui pousse à une série de réformes en vue de l’amélioration du climat des affaires et de la libération de l’économie. « Ni le nouveau Code des investissements ni les autres réformes annoncées ici et là ne changent la donne. Celle d’un pays qui reste enfermé dans un écosystème défavorable », poursuit-il. Lourdeurs administratives, fiscalité et parafiscalité, opacité… sont autant de freins au décollage économique d’un pays qui affiche pourtant l’un des plus forts potentiels du continent, et pas seulement pour les richesses de son sous-sol.

Et le conseiller de nuancer : « L’environnement des affaires, qui reste complexe, n’empêche rien à l’attractivité de l’Algérie, un marché intéressant pour ses ressources, naturelles et humaines, pour l’énergie qui permet de produire à moindre coût. Sans compter la démographie. Avec plus de 40 millions d’habitants, l’Algérie est un gros marché. » De quoi attirer des investisseurs des cinq continents, « et pas que les Chinois », dans plusieurs secteurs en devenir, à travers des joint-ventures.

La règle du 51/49 en question

Là, c’est la règle dite du 51/49 (51 % pour un Algérien, 49 % pour l’investisseur étranger) qui coince, car elle est maintenue dans le nouveau Code des investissements. Longtemps décriée, cette règle, selon les chiffres de l’Agence nationale de développement de l’investissement (Andi), n’a pas empêché 306 projets d’investissements étrangers d’être enregistrés sous le régime du partenariat, dont 126 projets concrétisés dans les filières industrielles et touristiques pour un montant de 78 milliards de dinars, avec à la clé 9 600 emplois. Même si, d’une manière plus générale, les investissements directs étrangers (IDE) sont en baisse dans le pays avec 1,6 milliard de dollars attendus en 2016,

« L’idée du 51/49 était de garder les investissements stratégiques et de libérer la partie PME. La difficulté étant, pour les projets d’une certaine valeur, de trouver des acteurs économiques locaux avec une bonne capacité d’investissement. Autrement dit, pour les PME françaises, il n’y a aucune difficulté à trouver des partenaires algériens. Au contraire ! » assure Réda El Baki, directeur général de la Chambre de commerce franco-algérienne qui sert, entre autres, de relais entre les entreprises françaises et algériennes. « Le 51/49 a révélé son succès à travers des projets comme celui porté par General Electric, qui a implanté une unité de production de turbines à gaz à Batna et destinée au marché africain. Cette mesure n’est pas un frein, d’autant qu’il existe de nombreux outils pour l’accompagner, comme le pacte d’actionnaire, mais, surtout, elle permet à l’investisseur étranger de minimiser les risques. Le problème, c’est que l’Algérie communique mal », ajoute-t-il.

L’heure de la diplomatie économique a sonné

Mais, là aussi, l’Algérie change notamment avec le Forum africain d’investissements et d’affaires tenu à Alger du 3 au 5 décembre et qui aura réuni plus de 3 000 participants, dont 2 000 chefs d’entreprise. C’est un signal fort que l’Algérie « met » le cap sur l’Afrique, « remet », nuancent certains. « L’Algérie n’a pas découvert l’Afrique aujourd’hui. Il ne faut pas oublier le rôle que nous avons joué contre l’apartheid en Afrique du Sud ou plus récemment dans la crise malienne », rappelle un proche des autorités. Depuis les indépendances, Alger entretient des relations étroites avec plusieurs pays du continent dont nous avons par ailleurs effacé la dette. Même si nous ne le crions pas sur les toits… » poursuit-il.

L’heure, toutefois, est à la diplomatie économique. Dans les années 70, le président Boumedienne avait initié une stratégie économique continentale. Celle-ci est tombée aux oubliettes à sa mort. Aussi, des acteurs de l’économie nationale sont allés, de manière isolée, conquérir des marchés sur le continent. Désormais, il s’agit de créer le cadre qui va encourager d’autres acteurs à y aller. « Il fallait d’abord stabiliser le pays », poursuit la même source. « Aujourd’hui, nous sommes prêts à aller, tant vers le sud que vers le nord. »

Bien négocier le tournant économique actuel

Incontestablement, l’Algérie est à un tournant. La grande question reste de savoir quel sera le modèle socio-économique de l’Algérie de demain. « Moins social », comme le prônent certains, pourfendeurs d’un système qui a entretenu une forme d’assistanat ? « Il faut, pour comprendre l’Algérie, revenir sur les trente dernières années. Le pays a connu des périodes très difficiles, au bord de la faillite dans les années 90, avec des réserves de change quasi nulles et 35 milliards de dollars de dette, mais, même à l’époque, on continuait à vivre, ce qui nous a appris à relativiser les choses. Il faut être conscient des réalités, mais rester optimiste : c’est un pays qui se construit, avec un très fort potentiel, des ressources naturelles et cette jeunesse… » explique cet observateur averti de l’économie algérienne. Sur le terrain, il y a une jeunesse qui exprime un certain nombre d’attentes, en matière d’emplois, de loisirs, et d’ouverture… À l’évidence, un changement de modèle s’impose pour faire de cette jeunesse un atout pour l’avenir du pays, et non une bombe à retardement.

 

Par Dounia Ben Mohamed (ANA) à Alger  –  Le Point Afrique –