Afrique : développement et démocratie sont-ils irréconciliables ? (par Abdelmalek Alaoui)

C’est l’un de ces débats qui anime régulièrement les conversations autour de la croissance africaine. D’un côté, il y a les partisans des modèles de développement autoritaires à l’image de la trajectoire empruntée par Lee-Kuan Yew à Singapour. De l’autre, l’on trouve les avocats indéfectibles de la démocratie, qui estiment que cette dernière n’est pas négociable. Pour autant, doit-on nécessairement opposer développement rapide et démocratie ?

Cette question est d’autant plus d’actualité que cette fin de semaine, se tiendra à Marrakech l’événement phare de la fondation Mo Ibrahim, le governance Week-End, consacré à la promotion de la bonne gouvernance en Afrique. Sont attendus dans la ville ocre marocaine tout ce que le continent compte de capitaines d’industrie, de politiques, et d’acteurs engagés pour mettre en avant la transparence et la bonne gestion. Des acteurs internationaux de premier plan feront également le déplacement pour y débattre avec leurs pairs africains.

Preuve s’il en est que la thématique de la bonne gouvernance est devenue consubstantielle à toute discussion sérieuse autour du développement de l’Afrique, le rayonnement inouï de cette fondation et de son index est une illustration emblématique de la rencontre d’un thème porteur avec un moment de l’histoire. En clair, en lançant la fondation Mo Ibrahim il y a tout juste dix ans, le milliardaire d’origine soudanaise avait vu juste et a réussi depuis à coaliser autour de son projet toutes les parties prenantes essentielles à son avancement.

Développement VS Démocratie ?

Le pari n’était pas joué d’avance. A titre personnel, la première mention qui m’est parvenue de Mo Ibrahim et de sa fondation coïncide avec le lancement de son institution à Londres il y a de cela une décennie. Je recevais alors un appel téléphonique d’un ami diplomate qui me fit part d’un « milliardaire fou », qui souhaite « distribuer de l’argent aux dirigeants qui quittent volontairement le pouvoir et respectent la démocratie », avant d’ajouter : « son truc ne va jamais marcher… ».

L’histoire a bien entendu, donné tort à mon interlocuteur d’alors, et le sujet du couple développement/démocratie est peu à peu devenu tout à fait central en matière de doctrine économique. Pour les partisans de la marche forcée vers le progrès grâce à un régime autoritaire, l’Afrique n’aurait tout simplement  pas les moyens de se payer le « luxe » de la démocratie car la consultation et l’inclusion du peuple constituerait un facteur retardant pour le « business de la prise de décision ». Certains exemples tendent à valider cette hypothèse, tel le Rwanda de Paul Kagamé, qui constitue à n’en pas douter une expérience hors du commun en matière de leadership autoritaire ayant réussi à fédérer l’ensemble de la nation autour d’un projet cohérent et pragmatique. De l’autre côté du spectre, il existe des contre-exemples tout aussi parlants, à l’image du Zimbabwe, qui n’a su utiliser l’autoritarisme que pour enfoncer le pays encore plus dans la crise.

3 facteurs clefs

De manière globale, la tendance à opposer le développement économique rapide et le processus de démocratisation est en train de devenir un débat caduc. En effet, trois facteurs majeurs sont en train de rendre totalement incontournable la nécessité d’allier démocratisation de l’Afrique avec développement rapide.

En premier lieu, le poids considérable gagné par les opinions africaines grâce à la révolution des réseaux sociaux. Désormais autant acteur que consommateur de la fabrique de l’opinion, le citoyen africain sait qu’il est en mesure d’imposer une pression très importante sur ses dirigeants, à l’instar du phénomène que l’on observe en ce moment même en Afrique du sud avec le mouvement No Confidence .

En second lieu, la pression démographique et l’arrivée massive de jeunes africains sur le marché du travail lors des deux décennies à venir s’impose aux leaders africains et pose la question de leur inclusion pacifique dans le débat politique, au risque de les voir constituer une force contestataire suffisamment dense pour bouleverser les schémas anciens.

Enfin, la montée en puissance partout dans le monde de la transparence financière afin de lutter contre le terrorisme fait que les biens mal acquis seront de plus en plus difficile à acquérir et à disséminer, rendant d’autant moins attractives pour les leaders toxiques les positions politiques en mesure de leur apporter un avantage indu. Ceci créera un effet d’éviction positif et devrait permettre l’émergence de leaders plus à même de réconcilier développement et démocratie.  En clair, à quoi cela servira t-il d’être un autocrate si c’est pour se retrouver limité dans sa capacité de mouvement, comme le soudanais Omar El Béchir, et vivre constamment en étant aux aguets sans même avoir la possibilité de jouir des biens détournés ?

Par Abdelmalek Alaoui

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