Afrique: Construire l’émergence

Il est vital de libérer le potentiel humain et économique du continent pour faire face aux défis prégnants de développement et améliorer de façon significative le quotidien des populations. Les Africains veulent changer de vie. Ils aspirent à plus de justice économique et sociale. Pour ce faire, il faut d’abord une volonté politique forte traduite par une vision pertinente et partagée.

 

Pour construire l’émergence, la première grande réforme doit concerner l’industrie bancaire. Il faut l’apprivoiser en la mettant au service des politiques économiques conduites par l’État. Face à cette exigence, trois mesures sont envisageables : l’émergence de « champions bancaires nationaux » pour favoriser l’ancrage local d’un secteur bancaire robuste, résilient et compétitif ; la création de « banque publique d’investissement » pour compléter l’architecture institutionnelle jusque-là composée de banques commerciales ; et l’établissement d’un « contrat plan avec le secteur bancaire » pour réorienter l’action des financeurs vers les secteurs prioritaires de l’économie nationale. L’objectif de ces trois mesures est de porter la contribution de l’industrie bancaire au financement de l’économie nationale à 60 % d’ici à l’horizon 2030.

 

La bancarisation est aussi un défi essentiel. Plusieurs études ont mis en évidence le lien entre le développement économique et l’inclusion financière. Il est admis que la majorité des Africains n’ont pas accès aux services de base des établissements bancaires. Cela est inadmissible si l’on sait que Hammourabi, sixième roi de la première dynastie de Babylone, fut le premier à édicter une loi bancaire (1750 avant J.-C.). Dans ce domaine aussi, l’Afrique fut quand beaucoup n’étaient pas encore. L’Égypte ancienne fut ainsi l’une des premières civilisations à organiser l’activité bancaire et en fit même un privilège royal, plusieurs siècles avant notre ère. En Afrique de l’Ouest, les premiers guichets bancaires modernes apparurent à la fin du XIXe siècle. Un an après avoir été proclamé empereur des Français sous le nom de Napoléon III, Louis Napoléon Bonaparte signa le 21 décembre 1853 le décret portant création de la Banque du Sénégal.

 

Pour donner un coup d’accélérateur à la bancarisation, deux pistes ont été envisagées : l’« éducation financière » et la création de « zones franches bancaires ». La combinaison intelligente de ces deux instruments devrait permettre de bancariser un Africain sur deux d’ici 2030. En clair, il s’agit de porter le taux de bancarisation à 50 % d’ici quatorze ans. Et ces nouveaux bancarisés, futurs consommateurs de crédits, alimenteront le portefeuille des établissements financiers et irrigueront le circuit économique, à travers leur épargne et leur consommation. Et ce faisant, par un effet de levier, conduira à l’émergence d’une classe moyenne forte et, par ricochet, au renforcement du tissu industriel et entrepreneurial.

 

Ce deuxième volet peut difficilement prospérer si des mesures audacieuses et vigoureuses ne sont pas prises pour favoriser l’éclosion des entreprises et leur accompagnement aux différents stades de développement. C’est ainsi, qu’il a été envisagé la création de « centres d’incubation » pour prendre en charge les différentes problématiques des porteurs d’idées et de projets. L’incubation devrait, prioritairement, concerner les jeunes et les femmes, qui sont les couches les plus vulnérables de la population et qui sont les plus touchées par le chômage et la pauvreté. Parmi les secteurs d’activité économique, l’agriculture a été privilégiée au regard de son rôle vital. Les Africains du Monde ont été aussi identifiés comme une cible stratégique qui devrait bénéficier de l’incubation dans le cadre de la réalisation de leurs projets.

 

De façon plus globale, par rapport à ce segment de la clientèle des banques, le constat a été fait que les fonds transférés par les « migrants », avaient peu d’impact sur l’économie nationale du fait qu’ils étaient principalement destinés aux besoins de consommation des familles restées au pays et aux ouvrages socioculturels des localités d’origine des émigrés. Il a donc été proposé de réorienter leur utilisation vers les secteurs productifs de l’économie. Et dans ce cadre, il pourrait être mobilisé au moins le quart de cette importante manne financière au profit du financement d’investissements structurants d’envergure nationale. Et dans le même ordre d’idée, la « finance islamique » qui pèse plus de 2 000 milliards de dollars est une source importante de ressources qui pourrait être mobilisée, à travers des véhicules appropriés (banque et produits islamiques).

 

Et, le cœur de ce nouveau dispositif est l’industrie bancaire. Dans l’imaginaire populaire, les banques ressemblent à des entreprises complexes et opaques dès que l’espace réservé à la clientèle s’estompe. Pour une entreprise de prestations de services, c’est une forme de doxa qui brouille inutilement les pistes. Le secret bancaire ne peut pas transformer la banque en boîte à secrets. Dans une économie sous-développée, crispée par la conjoncture internationale et malmenée par une crise interne multiforme, le secteur bancaire est l’objet de toutes les attentions et de toutes les convoitises. Dans ses rapports avec les tiers, notamment avec sa clientèle, les banques font l’objet de plusieurs plaintes devant les tribunaux pour diverses contestations allant des opérations de caisse aux opérations de crédit. Ces procès leur coûtent très chers, en temps et en argent. D’abord en temps, avec toutes sortes de manœuvres dilatoires (reddition de comptes, délai de grâce, etc.), les affaires même les plus évidentes s’étirent en longueur. Ensuite, le coût de la justice, lié au facteur temps, n’est pas neutre sur les comptes de gestion des financeurs. Enfin, en dépit de la débauche de toutes ces énergies, les banques gagnent rarement les procès en justice. Pour ces raisons, et d’autres, l’institution de la « médiation bancaire » est nécessaire pour réduire l’étau judiciaire autour du portefeuille des banques. Ce concept novateur extrajudiciaire, simple et efficace, basé sur le règlement à l’amiable des litiges et conflits, permettra d’attirer de nouveaux investisseurs dans le pays à travers l’amélioration du cadre des affaires.

 

Autant, il est important de conforter les relations des banques avec leurs clients, autant il est impérieux que les financeurs balaient devant leur porte. Sans faux-fuyant et avec des éléments factuels, nous avons alerté sur l’inefficacité de la politique des risques actuelle des établissements bancaires. Cette posture les a transformés en véritables agences immobilières avec un portefeuille de titres impressionnant et à la clé des sommes colossales en créances toxiques. Face à ce constat, pour le moins alarmant, il est proposé de faire évoluer l’« approche risques des banques » en mettant l’accent sur le renforcement des capacités au niveau de la filière risques et en adoptant une approche transactionnelle en lieu et place d’une approche bilantielle et hypothécaire.

 

La question monétaire est sensible et délicate. Elle est pourtant essentielle à la conception et à mise en œuvre de tout plan d’émergence. Au-delà de la polémique que son débat peut susciter, elle est revisitée pour renforcer son rôle au service du développement. Seule une volonté et une concertation à l’échelle communautaire pourraient permettre d’opérer les ajustements nécessaires au niveau de la politique monétaire.

 

Il reste un dernier pavé qui est consacré à la gouvernance. C’est un axe transversal dont la maîtrise déterminera la réussite de toutes les préconisations formulées. Il appelle à une lutte implacable contre la corruption, dans le but d’assurer une meilleure redistribution des richesses produites.

 

Qui disait que pour cacher quelque chose à un Africain, il faut la mettre dans un livre ? Osons former le modeste vœu que cet ouvrage puisse parler au cœur des Maliens, et des Africains de façon générale, non pour leur révéler ce qu’ils ne savent pas mais pour les inciter à faire ce qu’ils doivent faire. Et, si à sa lecture heureuse et approfondie – la contribution critiquable d’un citoyen engagé pour la cause nationale et africaine – l’élite politique et intellectuelle prenne la juste mesure de l’enjeu, nous en serons heureux et fier pour le Mali et pour le continent. Dans cet exercice, que chacun puisse se rappeler le dialogue du film Le Parrain 3 du réalisateur américain Francis Ford Coppola : « La finance est une arme. La politique, c’est de savoir quand il faut tirer. »

 

(*) – Extraits de notre ouvrage « Construire l’émergence, Un pari pour l’avenir : 12 axes d’action, 100 propositions pour booster le financement de l’économie », Edition BoD, 736 pages.

 

CHEICKNA BOUNAJIM CISSÉ   – Les Afriques –