A Dakar, ce que l’eau nous dit de la terre des hommes

Artistes et intellectuels étaient invités à Dakar par Kader Attia et la Biennale de Sharjah pour évoquer l’or bleu, sa valeur symbolique, poétique, commerciale et politique.

Migrants subsahariens au large de la Libye, en octobre 2016.

Qu’y a-t-il de commun entre la divinité vaudou Mami Wata et les ksour d’Algérie ? Entre la poésie de la Tangéroise Rachida Madani et la divination pratiquée par les marabouts sénégalais ? La déportation de Cheikh Ahmadou Bamba entre 1895 et le voyage des migrants clandestins d’aujourd’hui ?

L’eau, élément vital qui se fait porteur de mort quand elle vient à manquer ou qu’elle tombe en trop grande abondance. L’eau, cet or bleu que les multinationales ou les Etats cherchent à s’approprier. L’Egypte, entièrement tributaire du Nil, doit partager ce fleuve avec l’Ethiopie et le Soudan. La Syrie et l’Irak dépendent de la Turquie, où le Tigre et l’Euphrate prennent leur source. Au Sénégal, la marque Kirène produit plus de 10 000 bouteilles d’eau minérale par heure alors que les habitants du village éponyme n’ont pas accès à l’eau potable. C’est ce dernier paradoxe qu’a relevé l’artiste et militant Kemi Bassene lors de son intervention au symposium organisé par Kader Attia les dimanche 8 et lundi 9 janvier à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD).

Croiser les regards

Sur une proposition de Christine Tohme, commissaire de la Biennale de Sharjah, qui organise quatre ateliers délocalisés (Dakar, Ramallah, Istanbul, Beyrouth) dans le cadre de la treizième édition qui se tiendra en octobre, Kader Attia a invité des artistes, des commissaires d’exposition, des architectes, des philosophes à travailler autour du thème « Vive l’indépendance de l’eau ! ». Une approche éminemment politique pour un symposium que l’artiste franco-algérien a voulu renouveler dans sa forme en croisant des regards et des approches différentes : cinématographique, anthropologique, scientifique, maraboutique, etc. « Beaucoup de colloques et de conférences sont détachés du réel, constate-t-il. En Europe, depuis les années 1980, c’est le grand désert intellectuel et ce vide est investi par le populisme et Al-Qaida. Il nous faut agir. En France, on sépare les registres de l’émotion et de la raison. D’un côté les artistes, de l’autre les intellectuels. C’est une erreur. Il faut dans les colloques, l’art, redonner de l’importance à l’émotion. »

 

La poétesse marocaine Rachida Madani à Dakar, le 8 janvier 2017.

Raison pour laquelle ce symposium s’est ouvert avec la délicate puissance du verbe de la poétesse marocaine Rachida Madani : « La nuit descend sur l’océan/et les noyés nous guident/Combien êtes-vous morts pour/avoir rêvé d’une autre rive/d’une autre aube/d’une autre justice ? » Combien ? Selon l’ONU, plus de 5 000 en Méditerranée rien que pour l’année 2016.

Depuis quelques années, la Méditerranée ne relie plus l’Europe et l’Afrique. Elle sépare, transformée en frontière devenue cimetière. Avec leur film Liquid Traces : The Left-to-Die Boat Case, l’architecte Lorenzo Pezzani et le cinéaste Charles Heller signent un « J’accuse » de notre temps marqué par le repli sur soi européen. Une attitude meurtrière qui condamne hommes, femmes et enfants à une mort quasi certaine quand les embarcations sont précaires, les eaux déchaînées, et qu’aucun navire croisant la route de ces radeaux médusés par l’égoïsme occidental ne vient sauver ces damnés de la mer. Croisant témoignages et relevés satellitaires, ils montrent comment un groupe de 72 passagers, partis de Libye en mars 2014 pour rejoindre l’île de Lampedusa, a été abandonné à la dérive alors que les autorités italiennes, maltaises et l’OTAN avaient connaissance du désastre annoncé. Il n’y aura que neuf survivants.

« Constituante migrante »

Citant Bachelard, la philosophe Seloua Luste Boulbina a rappelé qu’« aucune utilité ne peut légitimer le risque immense de partir sur les flots. Pour affronter la navigation, il faut des intérêts puissants. Or les véritables intérêts puissants sont les intérêts chimériques. Ce sont les intérêts qu’on rêve, ce ne sont pas ceux qu’on calcule ». On n’émigre pas nécessairement pour être riche. Mais parfois pour fuir « une pression familiale et sociale trop forte » ou « pour se réaliser », rappelle Papa Demba Fall, chercheur à l’UCAD et directeur du Réseau d’études de migrations internationales africaines, déclarant par ailleurs que, contrairement à une certaine idée reçue, 80 % des migrants africains vont s’installer sur le continent même. Et de conclure : « Il est urgent d’avoir une lecture africaine des mouvements migratoires et de ne pas se laisser impressionner par le discours européen, afin d’intégrer cette dimension à l’élaboration d’une politique locale de planification et de développement. »

 

Femmes sereer venues chanter à Dakar sur le thème de l’eau, le 8 janvier 2017.

Une préoccupation qui fait écho à celle de Kader Attia invitant à ne pas parler à la place des migrants, après la présentation d’Aliocha Imhoff et de Kantuta Quiros de leur projet collaboratif de rédaction d’une « Constituante migrante », qui sera organisée les 28 et 29 janvier au Centre Pompidou. Une initiative qui pose questions et n’a pas manqué de susciter le débat. Comment parler au nom de ceux-là mêmes qui ne peuvent être présents à une telle rencontre ? Des migrants morts, des milliers d’anonymes clandestins. Comment ne pas reproduire l’écueil des ethnologues d’un autre temps qui ne donnent pas la parole à ceux dont il est question, les transformant alors en « objet » d’études ?

Le lauréat 2016 du prix Duchamp, bien conscient de ce danger, l’a soigneusement évité en conviant des femmes sereer à venir chanter elles-mêmes et à expliquer les odes liées à l’eau et à la mer dans leur culture.

 

Edifices en argile, ou ksour, en Tunisie, près de Tataouine.

Que ce soit à travers la figure de la déesse de l’eau Mami Wata, la divination ou encore certains mythes, cet élément vital revêt une force symbolique grande dans certaines régions d’Afrique, trop souvent vue comme un continent, une terre bordée d’océans et de mer, où le désert s’étend toujours un peu plus. Et pourtant, même pour la construction d’édifices en argile, comme les ksour de Tunisie ou d’Algérie, que Yasmine Terki appelle à rénover, l’eau est un élément fondamental. Le propos de l’architecte algérienne est environnemental (la terre préserve de la chaleur le jour et du froid la nuit), autant que politique déplorant que la mondialisation façonne la conception des villes africaines avec des matériaux chers et peu respectueux de l’environnement : « Aujourd’hui, 70 % du ciment algérien est produit par une multinationale, affirme-t-elle. Avec le béton, ce sont ces entreprises qui ont la main mise sur les constructions du monde entier. Si on les laisse faire, dans dix ans, elles vont nous dicter notre politique de construction. Il est temps de sortir du néocolonialisme scientifique et technologique. C’est une question de souveraineté nationale. »

Séverine Kodjo-Grandvaux  – Le Monde Afrique-